Intervention d’Abderrahman TAIBI, universitaire-Rabat, lors du colloque sur « Abdelkrim : de la tribu à la République » organisé par l’Union des Amazighs de Belgique à Bruxelles, le samedi 10 mai 2014.

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Ce travail vient dans le foulée de nombreuses études qui avaient pour objectif l’étude du mouvement d’Abdelkrim El Khattabi et l’analyse de ses différentes dimensions. Nous entendons, par ce travail, enrichir la recherche scientifique et historique sur la région du RIF et nous arrêter à ses tournants historiques, et ses étapes intellectuelles, culturelles, politiques et sociales. Il y a une question qui s’impose d’elle-même : Est-ce que ce travail que nous présentons ici est un complément spécifique, nouveau dans la recherche scientifique ou plutôt, il n’est qu’une synthèse des études qui ont déjà abordé le mouvement de résistance dans le RIF en général, et le parcours militant de Muhand u Abdelkrim el KHattabi, plus spécifiquement.

Devant cette question et son importance, il est difficile d’apporter une réponse catégorique.

C’est pour cette raison, que je vois la nécessité de présenter quelques observations préalables rapides sur comment avons-nous procédé dans ce travail, la première des ces observations est la présentation d’une introduction sur les circonstances historiques politiques, sociales et culturelles qui ont débouché sur le programme d’enseignement et d’éducation qui a été institué par le Gouvernement de la République du RIF.

Cette recherche avait pour but, d’écarter tout ce qui peut parasiter le sérieux du projet de l’enseignement du gouvernement du RIF car l’analyse de ce sujet de l’enseignement hors de son contexte historique, que nous considérons par ailleurs comme étant la cause principale qui a contribué à la naissance de ce projet, est considéré comme tentative de déracinement de ce projet même.

il est important de signaler que nous nous sommes arrêtés à plusieurs points, par l’analyse, l’examen minutieux, la révision, l’enquête et la comparaison entre les sources et les références. Nous n’avons pas seulement réédité ce qu’a été déjà dit dans ces références et ces origines qui ont abordé ce sujet, mais nous avons analysé et étudié un manuscrit pour sa valeur historique et intellectuelle. Ce dernier est un programme d’éducation et d’enseignement au sens propre du terme. Nous y trouvons la vision intellectuelle et culturelle de ce programme, et il fut nécessaire pour nous de diversifier notre méthode de travail de deux points de vue : d’abord méthodologique et analytique, qui nous oblige à sortir de l’analyse historique strictu sensu à celui de l’analyse de l’éducation, et de l’enseignement et ensuite en terme de référence bibliographique car nous avons procédé à diversifier les références pour pouvoir arriver à des résultats plus objectifs.

Notre introduction est une réponse scientifique et historique à toutes les opinions incapables d’assimiler la grandeur de la résistance rifaine, sous le conduite de Muhand u Abdelkrim El khattabi, et la lecture de son génie et ses réalisations intellectuelles, qui ont démontré que la résistance n’était pas seulement une simple réaction militaire et enthousiaste, qui en toute bonne logique, s’éteigne vite et s’évapore avec la fin des combats des armes. C’est là que réside la valeur de ce travail intellectuel.

Mesdames et messieurs,

Vu que le temps est court, je passe directement à donner un résumé du projet d’enseignement du gouvernement de la République du RIF, j’y expliquerai le manuscrit, le « Programme Général« , certaines parties qui en sont constitutives, la mention de certaines de ses connotations, l’arrêt sur certaines notions contemporaines du projet d’enseignement, et à la fin je donnerai une conclusion.

La présentation générale du manuscrit

L’auteur de ce manuscrit reste inconnu, car il est non signé. Il a été écrit avec la calligraphie marocaine claire. L’auteur n’a pas daté le début ni la fin de la rédaction de ce projet d’enseignement. L’auteur l’a doté d’une introduction et de 23 parties. Dans chaque partie il y a des explications en matière de l’enseignement et de l’éducation.

L’introduction

L’auteur l’a commencé comme suit : « Au nom de Dieu le clément le miséricordieux et paix et salut  soient sur le prophète » Ensuite , il y a l’expression « Programme Général »

Dans la première partie, l’auteur signale à quelle occasion a été rédigé ce manuscrit : « A l’occasion de rendre l’enseignement obligatoire dans le RIF, tel que l’a ordonné le Gouvernement de la République du RIF, que Dieu l’assiste ». Le manuscrit porte un titre spécifique, car il est désigne le contenu entier du manuscrit : « Programme Général »

A signaler, que nous n’avons pas trouvé l’original du manuscrit, sauf cette photocopie qui a été gardé par un juge de la ville de Targuist, contemporain de Muhand u Abdelkrim El Khattabi. Sans ce manuscrit, cette étude n’aurait pas pu avoir lieu. Nous supposons que l’original de ce manuscrit soit, il est toujours disponible, quelques parts dans les mémoires d’Abdelkrim El Khattabi qu’on lui a retiré, lorsqu’il s’est rendu aux français ( 1926 ) ou disponible chez un membre de sa famille au Maroc ou en Egypte. Nous supposons  aussi que le manuscrit a été éventuellement brûlé parmi un ensemble de documents et livres dont se sont accaparé les autorités espagnoles dans le village KAMUN à Ait Hdifa (Tribu Ait wariaghel ), comme le signalent certaines références qui ont traité du raid lancé par les autorités espagnoles sur ce village.

Comme j’ai dit précédemment, je ne saurais pas tout dire de ce document, car le temps nous presse, néanmoins, le public pourra prendre connaissance des détails de ce travail lors la publication de ce livre (Co-écrit par Abderrahmane Taibi et El Hossein El Idrissi) Je me contenterai, donc, de lire quelques éléments du contenu de ce manuscrit.

l'éducation et l'enseignement

Partie 1

« A l’occasion de rendre l’enseignement obligatoire dans le Rif comme le stipule le Gouvernement de la République du Rif, que Dieu l’assiste, le Ministère des Connaissances de la République décide que l’enseignement doit se faire dans le primaire, l’étape où l’enfant entame son parcours scolaire. Tout enfant de 7 ans doit subir l’apprentissage de l’écriture et la calligraphie avant tout, graduellement, jusqu’à ce que l’enfant puisse maitriser l’écriture et la lecture, s’habituer à bien articuler, stimuler son développement cognitif, bien distinguer les lettres pour pouvoir comprendre, saisir le sens des mots et mémoriser par cœur, selon la méthode classique qu’on enseignait aveugles « 

Partie 2

« Il est du devoir de l’enseignant d’accompagner les élèves, graduellement, sur la base des livres qu’aura désigné le ministère de l’éducation et il faut qu’il démultiplie les exercices et les questions, et lorsque les lettres se sculptent dans leurs esprits, l’enseignant leur soumettra les lettres, en vrac, pour les tester et solidifier leurs idées, et ainsi de suite, jusqu’à épuiser les bases de l’orthographe ».

Eclaircissements éducatifs et ses connotations

Si nous procédons à l’examen des rapports entre les connotions du « Programme du Gouvernement du RIF » et le lexique des sciences de l’éducation moderne , comme entre autres, la détermination des critères de l’acceptation à l’école, l’administration de l’école et son organisation et l’ensemble des activités qui doivent répondre aux exigences et aux finalités de l’éducation, nous trouvons une certaine concordance totale, en manière de la portée connotative de l’éducation et de l’enseignement et les finalités du programme et ses matières. Le Gouvernement du RIF a répété dans son projet d’explications du « Programme Général » dans la conclusion de chaque partie sous le titre « Nota bene : L’exécution du programme sera graduel et la disposition des enseignants compétents pour cette finalité, cependant nous allons mettre à exécution certaines parties de ce programme selon les énergies dont nous disposons dans ces moments critiques » Cela dénote de la conscience du gouvernement de la République du Rif, sous la conduite de Muhand u abdelkrim el khattabi, en ce qu’il formule le « Programme Général » et ce qu’il inclue des connotations en lien avec l’éducation et l’enseignement, ce faisant, ce programme d’éducation et d’enseignement se rapproche du celui exigé par le lexique les sciences de l’éducation.

Le manuscrit incorpore de nombreuses notions qui exigent une lecture lexicale et pédagogique, par exemple et de façon non exclusive, la notion de « l’Enseignement Primaire » : l’enseignement doit se faire dans les classes primaires et si nous revenons au lexique des sciences de l’éducation pour voir les connotations de cette notion, nous trouvons que c’est une structure parmi les structures du système éducatif qui se situe entre l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire et qui commence souvent à partir de l’âge de 6 ou 7 ans pour durer de 5 à 8 ans, l’enfant y acquière les connaissances fondamentales. Si nous retournons aux critères posées par le projet d’éducation du gouvernement du RIF, nous allons trouver qu’il est en concordance avec la définition lexicale qui stipule dans la Partie 1 que « L’enseignement dans le primaire est une étape importante où l’enfant débute son parcours scolaire, et à partir de 7 ans, pas moins »

Parmi les notions contenues dans le « Programme Général », qui demandent une analyse lexicale, il y a la notion de « l’application du savoir sur le travail » qui a été abordé dans la Partie 12 pour orienter la vision de l’enseignant vers la nécessité d’inculquer aux enfants l’application du savoir sur le travail dans tous ce qu’ils étudient, et en comparaison avec ce qu’il y a dans le lexique pédagogique, nous y découvrons une opération pédagogique qui se soumet à des outils pédagogiques. Ce faisant, la notion « application » dénote d’une certaine transition de la théorie vers la pratique, et de la pratique vers la contemplation théorique.

SI nous comparons la recommandation d’EL khattabi dans la Partie 12  concernant l’ »application du savoir sur le travail » et la mise en œuvre pédagogique, nous y découvrons que la finalité est de garantir la réalisation de la communication, la compréhension claire sur le progrès scolaire, c’est pour cela que ce projet d’enseignement aspire à remplir cette mission, dans les rapports de l’enseignant et le disciple en se basant sur les devoirs et la correction, il faut que l’enseignant puisse prescrire à l’enfant ce qu’il doit écrire dans un cahier, chez lui, des calculs les jours, et quand il vient en classe, le lendemain, il lui corrige et vérifie les erreurs et l’oriente, pour que l’élève puisse s’entrainer à l’écriture.

Notions pédagogiques modernes dans le Programme du Gouvernement du RIF

« Soumettre l’enseignement à l’éducation en accord avec l’enseignement général des élèves » qui n’était pas appliqué dans l’enseignement classique et ce qui est clair est que le nouveau système d’éducation de la République du RIF avait dépassé le système d’enseignement classique en la matière.

Le plan d’enseignement basé sur la planification des finalités de la leçon, le choix de son contenu, son organisation, le choix des outils, les méthodes, son intégration, l’organisation des opérations de calendrier, la construction de ses outils et l’appui des apprenants en difficulté.

Les méthodes d’écriture et de lecture, le Gouvernement du RIF affirme la nécessité d’enseigner l’écriture d’abord, et la calligraphie ensuite, et cela a été confirmé par les théories pédagogiques modernes

La mission de l’enseignant, la ressemblance entre le projet pédagogique d’Abdelkrim et les théories pédagogiques modernes.

Conclusions

L’enseignement le plus important tiré de ce travail, est l’arrêt sur la production intellectuelle qui est sortie à la réalité, sous forme de programme d’enseignement et un projet éducatif pour réaliser un vieux vœu qui hantait Abdelkrim, quand il était enseignant, journaliste et juge à Melilla, afin de sortir les RIFAINS de l’ignorance et du sous-développement et moderniser le système d’enseignement pour affronter un danger qui n’était pas moins féroce que le colonialisme, qui fut bien le danger de l’analphabétisme dans le RIF et l’effort de sortir le système éducatif dans le Rif du schéma classique et le faire entrer dans la modernité, et le contenu du «Programme Général» qui a été élaboré par Abdelkrim exprime, en toute franchise, l’espoir d’atteindre cet objectif.

Ce qui attire l’attention et attise le débat dans la foulée de cet axe qui concerne la question éducative à l’époque de la résistance rifaine, sous la conduite d’Abdelkrim,  c’est qu’il est possible pour tout observateur de se poser la question, après cet effort d’enseignement par les cadres de la résistance dans le RIF: Comment un historien, Abdellah El Aroui, dans son évaluation de cette expérience, à pu signaler dans son intervention à Paris en 1973, sur Abdelkrim El khattabi, en disant « De toutes les façons, il reste que Allal El Fassi a été le premier à commenter véritablement de l’expérience rifaine, El fassi a déclaré un jour, exprimant ainsi l’opinion, largement partagée par les nationalistes de l’époque : Quand nous découvrons qu’Abdelkrim El Khattabi n’a pas construit, pendant 5 ans, ne serait-ce qu’une seule école  et il n y a aucun doute que cette observation est importante -Dit El Aroui- et Abdelkrim lui a répondu : oui mais vous, les nationalistes de l’entre-deux-guerres, vous n’avez fait que cela, vous n’étiez que des enseignants dans des écoles »

Ce qui nous pousse à nous interroger, dans ce contexte, sur comment est-ce possible, que El Aroui, le chercheur-enquêteur puisse se baser sur l’opinion d’Allal El Fassi en tant que politicien et dont les positions n’étaient élaborées que sur la base d’un pur calcul politique, en terme de pertes et de gains dans les rapports politiques partidaire, régional et personnel, et dans ce cas là, ce n’est pas étonnant que Allal El Fassi puisse déclarer de telles positions et formuler  un tel jugement à l’égard d’Abdelkrim, et que El Aroui, à son tour, l’a cautionné, légitimé et repris, sans révision aucune, ni enquête.  Pour notre part, et sur la base de ce que nous avons trouvé, en terme de documents nouveaux, ces jugements et ses évaluations se révèlent non fondés.

En conclusion, nous disons que les réalisations d’Abdelkrim en terme d’éducation et d’enseignement et la réalisation d’un ensemble d’écoles dans le RIF, pendant la résistance dans le RIF et sa préoccupation personnelle à mettre en œuvre un programme et une méthodologie, qui se sont révélés être une expérience que nous considérons comme un capital national qui a participé dans ses combats nationaux en tant qu’homme d’Etat, une pensée, une vision et non pas seulement en tant que soldat, militaire et paysan, comme la littérature coloniale avaient coutume de le décrire, pour minimiser l’importance de la personne, son mouvement d’émancipation. C’est cette même image qui a été utilisée par ses ennemis et contempteurs, jaloux de lui, en interne et en externe, dont certains nationalistes du Mouvement National dont Allal el Fassi. Je vous remercie.

La vidéo de l’intervention d’Abderrahman TAIBI ( En arabe)

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