La famille Khattabi (21 personnes) arrive en 1926 à La Réunion. Elle a habité Château Morange, puis le Chaudron, et enfin à Castel Fleuri. A Muhand U Abdelkrim, on lui verse une pension, qu’il complètera au fil des ans par des activités annexes. Il avait été bien accueilli par la communauté musulmane, avec laquelle il va tisser des liens d’amitié, notamment avec la famille Dindar.

Muhand U Abdelkrim fut un personnage important. Il disposait d’une résidence à Saint-Denis, mais aussi de résidences secondaires à la Plaine des Palmistes, à Hellbourg, à Trois Bassins, où il fait l’acquisition d’un domaine. Dans les mémoires réunionnaises, sa famille a laissé des images fortes. Parmi les gens qui étaient nés à l’époque, et qui ont aujourd’hui dans les 70, 75 ans, beaucoup avaient entendu parler de lui. Il était très discret. Il ne fréquentait que très peu de personnes. Ses enfants s’intègrent vite : ils jouent au foot, vont à l’école. Abdelkrim entretenait par ailleurs des relations assez bonnes avec le gouverneur, des liens amicaux se nouent peu à peu.

En 1947, La France consent enfin à le rapprocher, et décide de le laisser s’installer dans le sud du pays, vers Marseille ou la Côte d’Azur. Mais le bateau qui le conduit vers la France fait escale à Suez, et le roi Farouk en profite pour le sortir. Il est installé au Caire, où il reprend une activité politique intense dans le contexte de la décolonisation, dont il fut l’un des précurseurs. A sa mort, en 1963 au Caire, il obtient des funérailles nationales. 


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Meryem EL KHATTABI avec Mourad Mjalled, acteur associatif rifain à Nador

L’interview a été  réalisé le samedi  30 mars 2013 par  Mourad Mjalled, dans le  domicile de Meryem ELKHATTABI

Nous sommes avec la fille du défunt Muhand U Abdelkrim El Khattabi, notre grand combattant, un visionnaire, un homme politique, un diplomate, un guerrier… Aujourd’hui  nous sommes avec une de ses filles, nous allons échanger avec elle, elle va nous ouvrir les portes, et nous parler de l’époque, comment elle a vécu avec son père, à une période dont on ignore beaucoup de secrets, notamment son exil…

Avec nous Meryam El Khattabi, nous vous souhaitons la bienvenue sur le site Rifhistoire.com

MERYEM EL KHATTABI : Soyez les bienvenues, je suis très heureuse de vous accueillir, de vous raconter un peu de mon histoire telle que moi je l’ai vécu. Que voulez vous savoir au juste ?

Ce dont vous vous souvenez c‘est tout !

M.K: Avec mes frères et sœurs à La Réunion ou en Egypte ?

Oui

M.K: À La Réunion, je me rappelle un peu, de notre maison.

meryem

Vous êtes né à La Réunion. Qui parmi les enfants Muhand u Abdelkrim étaient nés à La Réunion ? 

M.K: Aïcha, Mouna (Décédée) Ruqayya (Egypte) et Fatma (RIF), toutes les filles de Muhand u Abdelkram. Mes cousins, enfants de mon oncle M’hamed sont tous nés dans le RIF. Mon oncle Abdeslam, l’oncle de mon père, et le père de Omar El Khattabi, qui est le cousin de mon père, il est né dans le bateau qui menait la famille El Khattabi vers La Réunion. Mina, Ahmed (Né dans le RIF) Khadija (Née dans le RIF) et Habiba (RIF)ADELKRIM

Comment vous avez passé votre vie dans La Réunion ? Etiez vous tous seuls ? Comment c’était La Réunion ? Cette petite île ? Comment vous viviez là-bas ?

M.K: C’est une île de 3 millions d’habitants, mais à l’époque c’était moins, je m’y sentais bien…

Vous êtes né là-bas ?

M.K: Oui

Dans quelle langue vous communiquiez avec les habitants de l’île ?

M.K: C’était en français créole. Enfants, mon père nous a scolarisé,  ce fut une sorte de jardin d’enfants, géré par des français

Vous avez appris le français là-bas ?

M.K: Oui, les petits ne parlaient pas français, alors ce furent nos grands frères qui nous ont appris le français, mais ce qui l’intéressait mon père, c’était de nous apprendre la langue francaise et les autres langues anglais, espagnol (ndlr  la langue française  bien qu’elle ait été perçue comme la langue de l’ennemi, Muhand u Abdelkrim insistait pour que ses enfants l’apprennent, en plus de tamazight et les autres langues)

Pour que vous sachiez ce qui se passe dans l’entourage

M.K: Oui, Il nous a appris l’arabe,  car nous ne  la  connaissions pas, mon père nous a appris l’alphabet, sur une ardoise et le saint coran !

Tout cela s’est passé dans La Réunion, cela voulait dire qu’il faisait de son mieux pour recréer l’ambiance du RIF sur place , c’était important tout cela !

M.K: En effet

Vous avez passé combien de temps là-bas? 21 ans ?

M.K: Mon père oui, mais moi non, j’ai passé 8 ans. Abdelkrim, mon grand frère, Monim, Driss, Saïd, Abdelmouhsin, moi et Aïcha. J’ai passé 8 ans à La Réunion. Je me rappelle un peu, j’ai quelques souvenirs, des photos de notre maison. Je saurais te dire comment avions nous d’hectares, ce fut un terrain fertile. Nous avions toutes les variétés de la canne à sucre, le manguier, le litchi, l’avocatier, le Goyavier tout autour de nous…

Quels étaient vos rapports avec vos voisins ? Etaient-ils tous des français ?

M.K: Il y avait des indiens musulmans. D’ailleurs,  récemment, il y a quelqu’un qui nous a rendu visite, en sa qualité de ministre délégué, je ne me souviens plus de son nom… Il nous a dit à quel point la communauté indienne musulmane de La Réunion avait soutenu notre père

Cela veut dire que les indiens qui vivaient à La Réunion demandaient toujours des nouvelles de votre père, son histoire, ce qu’il est devenu !

Chateau Morange, La Réunion
Chateau Morange
Chateau Morange, La Réunion

M.K: On leur donnait notre adresse au cas où ils voulaient nous rendre visite. Ils sont venus chez nous au Caire, il y a très longtemps de cela, quand ils partaient au pèlerinage à la Mecque. Mon père connaissait tout le monde là-bas, il avait tissé une relation d’amitié avec eux. Il était très ami avec quelqu’un du nom de Dindar, un indien musulman. Mon père, quand il a débarqué à La Réunion, on lui a donné Château Morange, ensuite, il a emménagé dans un autre château, Castel Fleuri, plein d’arbres et de fruits …

A côté, Il y avait la maison de mon oncle Abdeslam. On vivait en communauté, ils passaient beaucoup de temps ensemble. On était petites, on nous envoyait nous coucher, on nous ne laissait pas rester avec eux, on était petites, on ne savait pas ce qui se passait…

ss katoomba
Le ss katoomba, un bateau australien, fabriqué en Belfast ( Irlande du Nord ) il a été lancé le 10 avril 1913 ll a été réquisitionné pour transporter les troupes militaires américaines , britanniques ,et australiennes, dans un contexte de guerre. il était exploité dans le transports transatlantiques ensuite en mer Méditerranée. Il fut l’un des deux grands bateaux australiens, avec Duntroon, En 1947 après la 2eme guerre mondiale il a été rendu à son propriétaire, il a été revendu Goulandris Bros, armateur grec, en juillet 1947 et il a été rebaptisé Columbia, en 1949 . 1950 le bateau a été retiré de la navigation, et il s’est reposé jusqu’en 1959 dans Piraeus , une ville portuaire de la région d’Attica en Grèce, et en décomposition à Nagasaki in 1958

C’est une forme de vie qui était si proche de celle dans le RIF bien que c’était dans l’île, parce que vous étiez nombreux là-bas, quand il est venu le moment de vous conduire de La Réunion en principe vers la France, il y avait un télégraphe passé du Yémen à destination du roi Farouk pour vous permettre d’avoir un exil en Egypte : Est-ce que vous pourriez nus raconter cela, si vous en souvenez un peu ?

M.K: Ce dont je me rappelle, c’est qu’il y avait des officiers en civil, montés dans le bateau en station, et en escale à Port Saïd, mais naturellement ils devaient redescendre, mais ils ont dit à mon père, qu’ils vont rester dormir dans le bateau jusqu’au matin vers 11h, si mes souvenirs sont bons. Ils se sont cachés pour ne pas se faire repérer par les français, ce bateau était grec… Les français ont conseillé les responsables grecs du bateau de ne pas nous laisser descendre et ce qui est bizarre, ils l’ont laissé descendre.

Combien de temps vous êtes vous restés dans le paquebot en station ?

M.K: 4 heures environ et ensuite nous sommes descendus !

Abdo Hussein Al-Adhal, personnage d'Aden, a offert un banquet en l'honneur de l'Émir Abdelkrim Khattabi lors de sa descente du bateau
Abdo Hussein Al-Adhal, personnage d’Aden, a offert un banquet en l’honneur de l’Émir Abdelkrim Khattabi lors de sa descente du bateau « Katoomba » pour visiter la ville en 1947. 
Première rangée de droite à gauche: Le juge Mohamed Mahmoud Al-Zoubayri – Émir Mahamad Khattabi – M. Boraq, Secrétaire de l’Émir Sayf El-Islam Ibrahim – Émir Abdelkrim Khattabi – Le leader yéménite Ahmed Mohamed Noman – Abdessalam Khattabi – L’hôte Abdo Hussein Al-Adhal.

Il y avait un accueil solennel, par des personnalités en Egypte et au Yémen quand ils ont su qu’Abdelkrim allait passer par là, ils l’ont accueilli à Port Saïd.

M.K: Ils ont entonné l’hymne national de la République du RIF, offert par un palestinien à mon père. Il y’avait le bureau maghrébin, tunisiens, Bourguiba… Il nous a fait descendre, il est resté le dernier, il nous a dit si jamais ils débarquent au moins les femmes et les enfants seraient sains et sauf, ce n‘est qu’après qu’il est descendu.

C’était le roi Farouk qui a envoyé les officiers en civil ?

M.K: Bien sûr

En Egypte quand vous êtes venus la première fois, après l’accueil et ils vous ont trouvé un domicile. Avez-vous habité ensemble, unis ?

M.K: La première fois on était tous ensemble, mon père aimait comme cela, être tous réunis ! Ce n‘est qu’après que chacun a voulu avoir son indépendance. Mon oncle Abdeslam a pris une maison, mon oncle Mohamed aussi.

Muhand u Abdelkrim, une fois en Egypte, est revenu au militantisme d’une tout autre manière, il militait de là-bas, il recevait des personnalités politiques. Comment il vivait à cette période là ?

M.K: On ne le voyait que rarement, il était tout le temps avec les algériens, les tunisiens, il s’entretenait avec eux, sur l’indépendance de l’Algérie…

Il faisait tout pour l’indépendance de l’Algérie et la Tunisie 

M.K: Il restait dans le salon avec les algériens jusqu’à 3 heure du matin, on lui disait « Père qu’est ce qui te prends de te donner cette peine »

Il passait son temps à discuter de la colonisation en Algérie et en Tunisie ! Il disait qu’il faut appel à l’Allemagne pour armer nos frères algériens. Mon père envoyait des « Fidayîns », des combattants en mission pour la lutte armée en vue de l’indépendance (Maroc, Algérie et Tunisie)

Il y’avait la visite du Mohamed VI a Muhand u Abdelkrim au Caire, vous en avez un souvenir ?

M.K: Ils était dans un salon très simple, il y’avait avec lui Abdellah (son fils) debout et mon père était accompagné par son oncle M’hamed. Il lui a dit qu’il voulait parler avec ses filles ( il nous ne connaissait pas) il lui a répondu que le salon était rempli d’officiers, comment est-ce possible de les voir, si vous voulez les voir il faut que les officiers les évacuer dans le jardin. Il lui a répondu OUI. Il lui a dit est-ce que Abdellah peut rester pour les voir aussi ! Nous sommes rentrés dans le salon, et l’avons salué, il m’a parlé il m’a demandé comment je m’appelle, je lui ai répondu Meryem, il m’a dit « Est-ce que tu n’aimerais pas rentrer chez toi » Je lui ai répondu « Demande à mon père »

Pourquoi ? Est-ce parce que vous nous vouliez pas répondre ou par crainte de votre père ou?

M.K: bien sûr

Si tu avais la liberté qu’aurais-tu répondu ?

M.K: J’aurais aimé rentrer dans le RIF, le voir, car j’entendais mes parents parler souvent de cela…

Selon vous, Mohamed V tenait à ce que vous rentriez dans le RIF

M.K: oui, il a dit à mon père que je t’enverrai un avion

Mais votre père a refusé, bien sûr

M.K: en effet

Car la réponse est connue , il disait que rentrer au pays tant que le pays n’était pas indépendant pour de vrai.

Meryem, nous vous remercions beaucoup…

Les videos de l’interview

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