La diplomatie marocaine fait passer son intégration à l’UA comme une tactique qui vise à éjecter le Polisario de l’intérieur, et au cœur de la structure, un tel projet est invraisemblable, n’est pas réaliste, compte tenu d’un faisceau d’éléments que je me propose d’exposer ci-après, cela dit cette nouvelle orientation de la diplomatie marocaine sur l’échiquier africain et international, indique nettement et indéniablement un changement de cap. La nature de l’agenda et l’intention que cela suppose mérite éclairage et analyse.

En premier lieu, le conflit saharien est censé se régler au sein de l’ONU, qui a un rôle fondamental dans le processus de décolonisation et non pas à l’intérieur de l’UA dont le rôle est limité à la promotion de la démocratie, des droits humains et du développement et point la décolonisation, ensuite cette intégration vaut une reconnaissance et un engagement formel du Maroc à respecter la souveraineté politique et territoriale des Etats membres de l’UA dont la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) ainsi que l’intangibilité des frontières existantes au moment des indépendances, en outre, bousculer tout d’un coup les principes fondateurs et l’acte constitutif de cette organisation, qui  puissent aller dans les intérêts marocains, est un pari risqué, n’est pas une mince affaire, et n’est pas sans contraintes, et complications variées, il relèverait pour moi d’une hypothèse fort improbable, en tout cas sur le court terme, d’autre part toute démarche du Maroc dans ce sens l’exposera à une levée de bouclier, car il ne faut pas minimiser les rapports de forces à l’œuvre, et l’hostilité dont il fait l’objet de la part des poids lourds du continent dont  l’Algérie pour laquelle cette question est existentielle et doctrinale, rappelons qu’elle soutient officiellement l’indépendance de la RASD, s’oppose ouvertement à la stratégie de puissance marocaine dans la région ; Enfin, l’Afrique du sud, le Zimbabwe et l’Angola  sont farouchement anti marocains. Sur ce point les positions paraissent irréconciliables et ces derniers ne comptent pas baisser les bras ! Ce retour a d’autres effets, en revanche, qui ne sont pas moins importants. On peut lire dans ce retour une tactique intégrée dans une stratégie complexe, que sous-tendrait la démarche marocaine.

Devant l’impasse en cours pour une question existentielle qu’est le Sahara, dit les « provinces du sud » dans le jargon officiel, le Maroc veut tenter le tout pour le tout, d’un côté œuvrer à maintenir le statu quo, une situation de « ni-ni », à savoir ni indépendance ni reconnaissance pleine et entière de sa souveraineté sur le Sahara dont il occupe 80 % de son territoire, il ne renoncera pas à cet objectif stratégique, ne cédera rien au camp adverse, et poursuivra tout au contraire son offensive diplomatique tournée vers l’Afrique subsaharienne, se doter d’un rôle en tant qu’acteur majeur sur le plan économique (investissements stratégiques, accords de coopération, partenariats stratégiques sud-sud) et étendre son modèle politique, culturel et religieux etc.… en somme son aire d’influence et s’imposer comme une vraie puissance africaine, cela se réalisera tout en ayant l’avantage stratégique d’avoir un pied dans l’UA où il peut peser davantage et agir efficacement, avec le concours de ses alliés au sein de l’institution africaine et afin de préserver ses intérêts et riposter éventuellement à toute initiative allant à l’encontre de ses intérêts vitaux, et ce quitte à siéger à côté du RASD. A  ce propos il ne semble pas avoir de gêne. Il s’en accommodera bien…

La trame de fond de cette démarche reflète une ligne pragmatique qui concorde avec les objectifs stratégiques des Etats-Unis ( y compris sous l’administration de Trump ) et de l’Europe , celle de l’engagement sans faille du Maroc à œuvrer à mettre sur pied un « front commun aux fins de préserver la sécurité, la stabilité, la souveraineté et l’intégrité territoriale des Etats et de leurs populations. Le Maroc ramène au-devant de l’actualité la place stratégique du Maroc en tant que champion d’un islam tolérant,  un rempart contre la pression migratoire et le fondamentalisme religieux et islamiste en particulier et semble mettre en garde contre l’exemple de la  Syrie, la Libye, l’Irak, la Tunisie, l’Egypte, le terrorisme international.

D’autre part, une question de cette envergure, que représente ce retour, n’aurait pas été décidée à tout hasard, tout au contraire, c‘est un retour, délicat certes, mais qui a été manœuvré avec les soutiens et les partenaires classiques dans cette question : la France, les USA, l’Union Européenne, les pays arabes, les monarchies du golfe, et le Conseil de Coopération du Golfe, autant dire que ce retour aurait été étudié dans ses moindres détails. Il faut dire que le rôle de ces partenaires est crucial car ils sont les bailleurs de fonds de l’UA à hauteur de 247 millions sur 417 millions de dollars qui constitue le budget 2016 de l’institution africaine, qui est dépendante des financements extérieurs à près de 99 % en ce qui concerne les programmes de développement. Enfin, le Maroc pourrait être maintenant « en train de rétablir ses relations avec l’Israël en échange d’un fort lobbying israélien en faveur de la politique de Rabat sur le Sahara Occidental.

Du point de vue marocain, il est hors de question de reconnaître le RASD, il y va de la survie de la monarchie. Lâcher le Sahara représente un auto-suicide, le roi étant le garant de l’intégrité territoriale et toute démarche dans ce sens c’est le régime qui est déstabilisé. Autant dire qu’il y va de la survie du régime monarchique et de l’Etat que d’aller jusqu’au bout de la revendication de ses « droits historiques et légitimes » présumés concernant le Sahara occidental.

Primauté de l’économie comme vecteur de puissance

Etant conscient de l’impasse politique, en tout cas à court terme, le retour du Maroc dans l’UA s’entend beaucoup plus comme une nécessité géoéconomique pour sécuriser ses approvisionnements alimentaires, énergétiques, industriels et militaires qui confèrera au pays une certaine liberté d’action, et cristallise, avant tout, une logique et une ambition économique nourrie depuis fort longtemps. Le Maroc tient à absolument à se positionner comme un acteur économique incontournable appelé à jouer un rôle important.  Les ressorts de cette ambition résident dans un redéploiement tous azimuts, la multiplication des partenaires commerciaux, investissements (1er investisseur en Afrique de l’Ouest et 2e dans tout le continent) diversification de ses sources de revenus, accès aux marchés et aux ressources naturelles sur tout le continent africain, et le développement de partenariat Sud-Sud. Pour toutes ces raisons, œuvrer hors de l’UA constitue un obstacle à ces mêmes ambitions et justifierait sa démarche de rompre son isolationnisme diplomatique depuis sa sortie de l’OUA en 1984.

Le Maroc sait qu’il n’est plus en mesure de continuer à consacrer  indéfiniment de l’énergie et des ressources à régler un différend politique en vain, dans cette optique il œuvre à laisser en dernier ressort et retarder le règlement de ce différend sans que cela ait une incidence outre mesure sur son développement économique. Il convient donc de relever que le Maroc a tout compris du caractère déterminant du vecteur économique susceptible d’influencer l’évolution politique du différend autour du Sahara Occidental ce qui justifie qu’il cherche à mettre son économie à l’abri, qu’il mise et capitalise sur la multiplication de l’occupation du terrain économique à l’échelle du continent, cela induira inexorablement une montée en puissance qui l’aidera à assoir son leadership politique et géostratégique, l’amènera à conclure des alliances géopolitiques, à participer à la gouvernance continentale, à assumer des obligations et des responsabilités politiques sur le continent, ainsi que la possibilité d’arbitrer les rapports de force politiques à l’œuvre. Cette position est censée lui octroyer, sur le long terme, un poids suffisant pour faire reculer sa vulnérabilité́ politique et engendrera les moyens nécessaires pour déterminer à son avantage le devenir historique du conflit saharien, qui demeure l’objectif  stratégique majeur de la politique étrangère marocaine.

Une stratégie de la tension graduée à valeur  dissuasive

Le revirement du Maroc renvoie tout aussi à sa désormais volonté d’aligner une force de rétorsion au sein de l’UA qui prendra un caractère plus offensif à l’endroit de son principal adversaire, l’Algérie. Pour ce faire, il a compris tout le bénéfice qu’il peut tirer de retourner l’argument de l’autodétermination  contre lui. Une carte que le Maroc a évité d’abattre jusque-là. Ce dernier levier est un élément majeur de ce dispositif qui renferme aussi un soutien, matériel et symbolique, aux opposants tous azimuts au pouvoir algérien, appelé à gagner en visibilité. Rabat a déjà plaidé devant l’ONU pour le respect des droits humains en Kabylie et mentionner son droit à l’«autonomie» et à «la reconnaissance de son identité culturelle et linguistique». Cette démarche a fait couler beaucoup d’encre et désarçonné la chancellerie algérienne. Les médias officiels algériens ont évité de commenter cette question très sensible en Algérie. Pour de nombreux commentateurs, cela est à analyser comme un signal fort préparant le terrain à une probable reconnaissance officielle futur par Rabat du combat souverainiste kabyle.

Pour amplifier sa force de frappe, il n’est pas improbable que le Maroc pousse cette alliance tactique et mobilise sa diplomatie pour donner un peu plus de visibilité au sein même de l’UA  à la cause kabyle en tant que peuple aspirant à la décolonisation. Un comité de soutien à la cause kabyle au Maroc vient d’être mis en place et l’installation d’une représentation paradiplomatique aurait déjà été promue. La signature le 10 décembre 2016 par l’exécutif kabyle en exil de 3 instruments juridiques qui donneraient « le coup d’envoi aux nominations de représentants diplomatiques kabyles à travers le monde » corrobore cette hypothèse. Objectivement, personne ne sait ce que cela vaut mais c’est à prendre en compte en tant que commencement d’explication d’une conjoncture politique et renseigne sur l’ambiance générale à ce sujet. Ce qui est sûr c’est que la question jouit d’un intérêt croissant et beaucoup d’égards auprès des pouvoirs publics et la presse marocaine pour l’opportunité que cela représente. En revanche, cette diplomatie est capable, à tout moment, de tous les revirements possibles et imaginables si le camp adverse est amené à changer de position. Au niveau international, il n’y a pas d’amis, il y’a des alliés. Seuls comptent les intérêts suprêmes de la nation. Exit, donc, des considérations éthiques, la « fraternité », la « sororité », qui ne pèsent point dans la prise de décision dans la politique étrangère et géopolitique !

Le Maroc ne néglige rien, d’autres leviers sont à l’œuvre.  Il les mettra à jour aux moments opportuns.  Ce qui est sûr, le pouvoir n’hésite pas à tirer parti du prolifique réseau associatif amazigh au Maroc et les organisations panamazighes acquis à la cause marocaine et où la marocanité du Sahara trouve un écho profond d’autant plus, sur le plan idéologique, pour la militance amazighe, accepter une entité arabe sur Tamazgha, est contre-nature. Un tel argument arrange et va dans le sens du Maroc.

Le dessein du Maroc est aussi d’essouffler l’Algérie économiquement, l’affaiblir, lui porter un coup décisif et la forcer à négocier et l’amener à la cessation des hostilités. L’Algérie fait face à de difficultés financières chroniques. Déficit de près de 30 milliards de dollars en 2016, réductions des recettes fiscales tirées de la production de pétrole due à la chute des prix sur le marché international, la baisse du dinar, inflation, baisse de l’emploi…  Le Maroc tablera sur le ras-le-bol de l’opinion publique en Algérie s’agissant du poids lourd que représente le financement de la cause sahraouie accusée de siphonner les dépenses publiques.

Côté marocain, ce retour est perçu comme une victoire psychologique, acquise « haut la main », et c’est fort symbolique en soi ! L’important c‘est « être dedans « et rompre avec la politique de la chaise vide qui se révèle non payante. Mis devant le fait accompli, et conscient de la contradiction et du piège que renferme ce retour, la nécessité de siéger côte-à-côte avec le RASD, le Maroc semble ne pas en avoir cure. Il s’en moque. Cet argument ne semble pas entamer son jusqu’au-boutisme. Dans ce sens, il fait tout pour esquiver tout satisfecit à la communauté internationale. Il n’a pas le choix. Le Maroc est acculé à devoir se montrer intransigeant et retourner cette situation à son avantage quitte à faire effraction aux usages diplomatiques et protocolaires au sein de l’UA. « Le Maroc a deux positions par rapport à cette question…Une pour la consommation internationale en ratifiant l’Acte constitutif de l’UA et une autre pour l’opinion publique marocaine demandant le recouvrement de l’intégrité territoriale du royaume » prévoit déjà Brahim Ghali, président de la RASD.

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